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I

HISTOIRE

DE

L'EMPIRE DE RUSSIE

Se trouve chez

SAINT-FLORENT et HAUER,

Libraires de la Cour,

VEYHER,

Jean GAUTIER, RISS père et fils, Ch. URBAIN et C°. ,

ZAWADZKI, MORITZ,

GLUCKSBERG,

SCHALBAÇHER,

a Moscou.

A WlLNA.

a Varsovie. a Vienne.

PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN.

HISTOIRE

DE

L'EMPIRE DE RUSSIE.

PAR M. KARAMSIN;

Traduite par M. St.-THOMAS. TOME NEUVIÈME.,

PARIS,

A LA GALERIE DE BOSSANGE PERE,

Libraire de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans , rue Richelieu, près l'arcade Colbert.

MmMMumiM l823.

HISTOIRE

DE

L'EMPIRE DE RUSSIE

CHAPITRE PREMIER.

Continuation du règne de Jean le Terrible. i56o 1564-

Changement dans le caractère du Tzar. Calomnie contre Sylvestre et Adascheff. Mort d'Adascheff. Com- mencement de la tyrannie. Nouveaux favoris. Premiers supplices. Guerre de Livonie. Grandeur d'âme de Bell. Prise de Fellin. Paroles du prince de Razan. Extinction de l'ordre de Livonie. Négo- ciations avec la Suède. Guerre avec la Pologne. Second mariage de Jean. Prise de Polotsk. Nais- sance du tzarévitsch Vassili. Triomphe de Jean. Mort du Tzarévitsch. Affaires de Crimée. Projet du Sultan. Evénemens en Livonie. Trêve avec la Suède. Mauvais naturel de l'épouse de Jean. Mort du prince Youri. La belle-sœur de Jean et la mère du prince Yladimir embrassent la vie monastique. Mort de Macaire. Composition des vies des Saints et Tome IX. i

HISTOIRE

du livre des Degrés. Introduction de l'imprimerie. Édition de la Bible à Ostrog. Archevêché de Polotsk. Mitre blanche des métropolitains. Athanase est sacré métropolitain.

i56o IMous touchons à une révolution terrible dans

i56i.

Chan- l'âme du tzar et dans le sort de l'Empire, caractère Les Russes et les étrangers qui se trouvaient alors à Moscou s'accordent à représenter ce jeune monarque , âgé de trente ans , comme le modèle des souverains; religieux, sage, zélé pour la gloire, pour le bonheur de ses Etats. Les pre- miers s'expriment ainsi à son sujet : « Toute la » sollicitude de Jean se porte à se conserver par » devant le Seigneur. Dans le temple ou dans » une pieuse retraite , au conseil des boyards, » comme au milieu du peuple , il n'exprime » qu'un sentiment : Puisse- je régner ainsi que » le Très - Haut Va prescrit à ses oints vèri- » tables! Une justice impartiale, la sûreté pu- » blique et particulière , l'intégrité des États m confiés à sa puissance , le triomphe de la re- » ligion, la liberté des chrétiens, tels sont les » objets qui occupent sans cesse sa pensée. Sur- » chargé d'occupations, il ne connaît d'autres » délassemens que le calme de la conscience , » que la satisfaction de remplir ses devoirs; il » dédaigne les amusemens ordinaires des prin-

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» ces. Affable envers les grands et le peuple, il '56o » est animé d'un amour égal pour tous ses su- » jets, qu'il sait récompenser selon leur mérite; » bannissant la misère par sa générosité, dé- » truisant le vice par le bon exemple ; ce prince, » enfant de Dieu, veut , au j our du j ugement der- » nier, entendre ces paroles délicieuses : Ta es le » roi de vérité. Il veut pouvoir répondre , pénétré m de joie et d'attendrissement : Me voici avec le » peuple que tu m* as donné ! » Les observateurs étrangers, les Anglais qui, à cette époque, exer- çaient le commerce en Russie, lui accordent de semblables éloges. « Jean, écrivent-ils, a éclipsé » ses ancêtres et par sa puissance et par ses ver- » tus. Il a beaucoup d'ennemis, mais il sait les » dompter. La Lithuanie , la Pologne , la Suède, » le Danemark, la Livonie, la Crimée, les No- » gais, tremblent au nom de Russes. 11 est d'une n affabilité , d'une prévenance admirable envers » ses sujets, avec lesquels il aime à s'entretenir. » Souvent il leur donne des festins dans son pa- » lais. Cependant, il sait commander en maître. » Il dit à un boyard allez , et le boyard court. » Lui arrive-t-il de témoigner du mécontente- » ment à un courtisan; celui-ci, désespéré, se » cache, se désole en secret, laisse croître ses « cheveux, en signe de chagrin, jusqu'à ce que

HISTOIRE

i56<>— m le tzar ait daiené lui accorder son pardon, » En un mot, il n existe point en Europe de su- » jets plus dévoués à leur souverain que les » Russes. Ils le craignent et le chérissent à la m fois. Toujours prêt à écouter leurs plaintes, » à en détruire les causes, Jean voit tout, dé- » cide tout par lui-même,* il ne redoute point » l'ennui inséparable des affaires; peu sensible » au divertissement de la chasse, aux charmes » de la musique, deux pensées l'absorbent uni- w quement : servir Dieu , et terrasser les enne- » mis de la Russie (i). »

Peut-on comprendre par quelle fatalité, un monarque chéri , adoré, a pu, d'un si haut degré de vertu, de splendeur et de gloire, se précipiter dans les horreurs de la tyrannie? C'est malheu- reusement une cruelle vérité ! Les preuves du bien et du mal sont également authentiques et égale- ment irrécusables; il ne nous reste qu'à présenter, dans toutes ses phases,cet inexplicable phénomène.

Ce n'est point à l'histoire à décider la ques- tion relative au libre arbitre des humains; mais, dans le jugement qu'elle porte sur les actions et les caractères , en supposant l'existence de cette faculté, elle explique les unes et les autres, d'a- bord par les dispositions naturelles des hommes, ensuite par les circonstances ou par la puissance

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des objets qui agissent sur leur âme. Jean était r56o

, . i56i.

ne avec des passions ardentes , avec une imagi- nation forte, un esprit plus brillant encore que solide. Une éducation vicieuse ayant altéré ses inclinations naturelles, la religion seule lui avait offert un moyen de se corriger; car les plus au- dacieux corrupteurs des princes n'osaient point alors attaquer ce sentiment sacré : de vertueux amis de la patrie avaient réussi , dans des cir- constances extraordinaires, à toucher, à subju- guer son âme , en profitant de ses propres et salutaires terreurs; ils avaient arraché ses pre- miers ans aux pièges de la volupté, et, à l'aide de la pieuse, de la douce Anastasie^ ils l'avaient mis sur le chemin de la vertu. Les funestes suites de la maladie de Jean avaient rompu cette belle union ; affaibli le pouvoir de l'amitié , en un mot, préparé un changement de caractère. Le tzar venait d'atteindre l'âge viril : l'esprit, en se déployant, donne un plus grand essor aux pas- sions, et l'amour-propre agit, dès lors, avec plus d'empire, avec plus de force encore que dans la première jeunesse. Si la confiance du prince dans la sagesse de ses instituteurs n'était point dimi- nuée, celle qu'il mettait dans ses propres moyens s'était accrue : reconnaissant de leurs conseils éclairés , le monarque cessa d'éprouver le besoin

HISTOIRE

i56o— d'être guidé plus long-temps, et le fardeau de la contrainte lui devint d'autant plus lourd, que, suivant leur ancienne coutume , ils lui parlaient sur toutes choses avec hardiesse et résolution, incapables qu'ils étaient de flatter ses faiblesses. Cette franchise lui paraissait inconvenante , in- jurieuse pour un souverain. Par exemple, Adas- chefF et Sylvestre n'avaient point approuvé la guerre de Livonie, pensant qu'il fallait, avant de l'entreprendre , détruire les infidèles , les barbares ennemis du Christ et de la Russie ; ils ajoutaient que les Livoniens, malgré la différence de confession , étaient cependant chrétiens , et ne menaçaient l'Etat d'aucun danger : Dieu, di- saient-ils , ne bénit que les guerres justes , indis- pensables pour la défense et la UbertédesEmpires. La cour était remplie de gens dévoués à ces deux favoris; mais ils étaient détestés des frères de la tzarine, ainsi que d'une foule de ces envieux, ennemis déclarés de toute supériorité, dont la dangereuse activité sait profiter du temps et des circonstances. Ceux-ci pénétrèrent les disposi- tions de Jean , et lui insinuèrent qu'Adaschelf et Sylvestre étaient de rusés hypocrites , qui , tout en prêchant les vertus célestes, n'aspiraient qu'aux biens de ce monde ; qu'élevés devant le trône , ils cachaient le tzar aux veux du peuple ,

DE RUSSIE. 7

afin de s'approprier la gloire et le succès de son i65o règne, auxquels ils mettaient en même temps des obstacles, en conseillant à leur maitre la mode- ration dans la bonne fortune, comme s'ils crai- gnaient que trop de gloire ne lui donnât le sentiment de sa grandeur, et ne vînt contrarier leur ambition. « Quels sont, disaient- ils , ces » hommes assez téméraires pour dicter des lois » à un prince grand et sage; qui, non-seulement » s'ingèrent dans l'administration de l'Etat , » mais jusque dans ses affaires domestiques , » jusque dans sa manière de vivre, et osent lui » prescrire des règles de conduite envers son » épouse ; qui lui mesurent le boire et le man- » ger? » En effet, Sylvestre, directeur de la conscience de Jean, avait toujours exigé de lui la sobriété , la modération dans les plaisirs des sens; et le jeune monarque, trop enclin à s'y abandonner, était loin d'imposer silence à la ca- lomnie, car, déjà fatigué des sévères leçons de ses amis, il voulait devenir son maître : il ne songeait point encore à abandonner la vertu; il désirait seulement secouer le joug de ses con- seillers , et prouver qu'il pouvait se passer de leurs avis. Quelquefois son impétuosité naturelle se manifestait par des paroles indiscrètes ou des menaces. On écrit que , peu après la prise de

HISTOIRE

i:")6o— Kazau , irrité contre un voïévode , il dit aux i56i. -

grands de la cour, avec 1 accent de la colère :

« Maintenant je ne vous crains plus! » Cepen- dant, la générosité dont il avait fait preuve après sa maladie, avait dissipé toutes les inquiétudes. Treize années, les plus belles de sa vie, passées dans l'accomplissement fidèle des devoirs sacrés d'un souverain, semblaient être le gage d'un in- variable amour du bien : malgré le refroidisse- ment des sentimens du tzar pour ses favoris , il n'avait pourtant pas changé ouvertement de principes. La décence régnait encore dans le palais du Kremlin ; le zèle et une noble fran- chise étaient encore l'âme du conseil. Seulement, dans les affaires la vérité, le bon droit n'é- taient pas évidens, et laissaient quelques doutes, Jean se plaisait à contredire ses ministres. Les choses se passèrent de la sorte jusqu'au prin- temps de l'année i56o.

A cette époque , la froideur du tzar envers AdaschelF et Sylvestre se manifesta d'une ma- nière si positive, que tous les deux reconnurent la nécessité de s'éloigner de la cour» Le premier , qui avait occupé jusqu'alors la place la plus importante au conseil; qu'on avait toujours em- ployé dans les négociations avec les puissances de l'Europe , voulut encore rendre à son souve-

DE RUSSIE. 9

rain des services d'une autre nature; il accepta i56o le rang de voïevode, et partit pour la Livonie : quant à Sylvestre, après avoir donne' sa béné- diction au jeune monarque, il se retira dans la solitude d'un monastère. Cette retraite , source de chagrin pour leurs amis, laissait triompher leurs ennemis, qui exaltaient la sagesse du tzar et lui disaient : « C'est maintenant que vous êtes » véritablement souverain , véritablement Voint y. du Seigneur. Seul vous gouvernez votre pays : » vous avez ouvert les yeux , et votre regard » plane en liberté sur tout votre Empire. » Ce- pendant, les favoris renversés leur parurent dan- gereux encore, même dans l'exil. Malgré sa dis- grâce, Adascheff était généralement honoré dans l'armée ; les habitans de la Livonie avaient pour lui la plus grande considération : tout rendait hommage à ses qualités et à ses talens. Sylvestre, dans son humble retraite, brillait également de l'éclat des vertus chrétiennes : les moines l'ad- miraient comme un modèle de piété, de douceur et de charité. Le tzar pouvait apprendre ces détails, céder au repentir et rappeler les exilés : on résolut donc de combler la mesure d'iniquité , et de rendre le monarque si injuste, si coupable envers ces deux hommes, qu'une réconciliation sincère devînt désormais impossible entre eux.

IO HISTOIRE

i56o— La mort de la tzarine favorisa ces odieux pro-

i56i. . r

jets. Calomnie Jean était absorbe' dans sa douleur : soit regrets Adascheff véritables, soit seulement pour plaire au mo- tre J vs narque désolé, tout ce qui l'entourait versait des larmes; au milieu de ces pleurs, sous le masque du zèle , sous l'apparence d'une affection que semblait effrayer la découverte d'un forfait inoui, on vit éclater la plus noire des calomnies, « Prince , dit-on à Jean , vous êtes désespéré ; » la Russie entière partage votre douleur et deux » monstres triomphent! Oui , la vertueuse Anas- » tasie vous a été ravie par Sylvestre et Adas- » clieff, ses ennemis secrets, tous deux magi- » ciens; car, sans le secours de la magie, com- » ment auraient - ils pu maîtriser votre âme » pendant si long-temps ? » On fournit des preu- ves insuffisantes aux yeux mêmes des plus cré- dules; mais le tzar savait que, depuis sa maladie, Anastasie avait manifesté de l'éloignement pour Sylvestre et Adascheff : il était persuadé que ceux-ci n'avaient pas aimé cette princesse, et il prêta l'oreille à la calomnie , songeant peut-être à justifier leur disgrâce, sinon par d'irrévocables témoignages d'un prétendu crime, du moins par la manifestation de ses soupçons : instruits de cette accusation , les exilés écrivirent au tzar

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pour lui demander à être jugés et confronte's avec i56o leurs accusateurs ; ce n'était pas le projet de ceux-ci ; ils représentèrent à Jean que venimeux comme des basilics ils pourraient, d'un regard, l'ensorceler de nouveau ; que chéris du peuple , de l'armée , de tous les citoyens, ils exciteraient des troubles, et que la crainte fermerait la bouche aux délateurs : en conséquence , le mo- narque ordonna de juger les accusés par contu- mace. Le métropolitain, les évêques, les boyards, un grand nombre de fonctionnaires ecclésiasti- ques et civils se rassemblèrent à cet effet au palais. Au nombre des juges, se trouvaient Vas- sian Bessky et Missaïl Soukin, moines artificieux, principaux ennemis de Sylvestre; on fit lecture d'une série d'accusations , dont le tzar lui-même rend compte dans une lettre au prince André Kourbsky. « Pour le salut de mon âme, lui dit— » il, j'avais attaché à ma personne le prêtre » Sylvestre, dans l'espoir que , par son caractère » et son mérite , il pourrait me guider au bien ; » mais cet homme rusé et hypocrite, dont la » douce éloquence est parvenue à me séduire, » n'a pensé qu'aux grandeurs de ce monde; il » s'est associé à Adascheff pour gouverner l'État » au nom d'un souverain qu'ils méprisaient. » Ils ont réveillé l'esprit d'insubordination parmi

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iSGo— » les boyards, distribue les villes et les dornai- » nés à leurs partisans, introduit des gens de » leur choix dans le conseil, donné tous les em- » plois à leurs créatures. Je fus esclave sur le » trône. Pourrais-je jamais décrire tout ce que » j'ai souffert dans ces jours de honte et d'hu- » miliation ? Avec une poignée de soldats , on » les a vus traîner leur monarque comme un » captif, à travers un pays ennemi ( celui de » Kazan), sans égard pour sa santé, sans s'oc- » cuper des périls dont ses jours étaient mena- » ces; ils inventaient de puérils sujets d'épou- » vante pour jeter la terreur dans mon âme; ils » voulaient me rendre supérieur à la nature » humaine, s'opposaient à ma volonté de visiter » les saints -monastères et de châtier les Alle- » mands. A ces crimes , ils ont joint la perfidie; » lorsque j'étais au lit de la mort, n'ont-ils pas » voulu, traîtres à leur conscience et à leurs » sermens, choisir un autre tzar, à l'exlusion de » mon fils? Loin d'être attendris, ou corrigés » par notre grandeur d'àme , comment l'ont-ils » reconnue, ces cœurs durs et cruels? Par de » nouveaux outrages ! Ils ont détesté , calomnié » la tzarine Anastasie, et se sont toujours mon- » très les amis du prince Wladimir. D'après ces » motifs, est-il donc étonnant qu'à la force de

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» l'ace , je me sois décidé à me montrer en '56o"~ ») homme, à secouer le joug imposé à mes Etats » par un prêtre artificieux et par Alexis , mon » ingrat serviteur? etc., etc. » Il est digne de remarque que Jean ne leur reproche point la mort d'Anastasie, et que son silence à cet égard atteste la fausseté de cette absurde accusation. Tous les autres griefs sont ou douteux ou dérai- sonnables dans la bouche d'un monarque de trente ans, qui, par l'aveu de son esclavage prétendu, dévoilerait le secret de sa déplorable faiblesse. Sans doute AdaschefF et Sylvestre, partageant les erreurs de l'humanité, avaient pu se laisser aveugler par l'ambition; mais Jean leur a cédé, par cette accusation indiscrète, la gloire d'un des plus beaux règnes de notre histoire. Nous verrons bientôt comment il gouverna sans leur secours; d'ailleurs, s'il esterai que depuis i54l jusqu'en i56o, la Russie fut administrée par les favoris de Jean, au lieu de l'être par lui- même , il eut été à souhaiter pour le bonheur du tzar et de ses sujets, que ces hommes vertueux n'abandonnassent point le timon de l'État; car mieux vaut encore être forcé à faire le bien que d'opérer le mal de franc arbitre. Il est beaucoup plus vraisemblable que , pour leur donner des torts, Jean se calomnie lui-même; tout annonce

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l56?~ qu'il aimait sincèrement la vertu, dont il avait goûte' les charmes, mais qu'enfin, emporté par ses passions, comprimées jusqu'alors et non pas déracinées, il oublia les principes de cette géné- rosité que lui avaient inspirée ses sages institu- teurs. En effet, n'est-il pas plus facile de chan- ger que de se contraindre si Ion g- temps , surtout pour un monarque absolu, qui, d'un seul mot, pouvait à chaque instant briser cette chaîne supposée? Adascheff, au milieu du conseil, n'a- vait point , il est vrai , approuvé la guerre de Livonie; néanmoins, comme sujet, comme mi- nistre, comme guerrier, il était l'âme de cette expédition et servait à Jean d'instrument actif pour y obtenir des succès. Ainsi, le monarque jouissait donc de toute son autorité : il comman- dait , et1, en dépit de ses plaintes , il n'était point l'esclave de ces favoris.

Après la lecture du procès-verbal qui conte- nait les crimes d' Adascheff et de Sylvestre , plusieurs des juges déclarèrent que ces scélérats étaient convaincus et devaient être condamnés; d'autres, les yeux baissés, gardèrent le silence. Alors, le vénérable métropolitain Macaire, à qui son grand âge et la dignité de chef de l'Église imposaient l'obligation de déclarer la vérité , fit sentir au tzar qu'il était nécessaire d'appeler et s

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d'écouter les accuse's; tous les membres du con- i56o seil qui restaient encore tideles a leur conscience furent de cet avis, mais la troupe inique , pour nous servir de l'expression de Kourbsky, s'y opposa formellement, soutenant que des hommes condamnés dans l'opinion d'un prince , souve- rainement bon et juste, ne pouvaient alléguer aucune justification valable; que leur présence et leurs intrigues étaient également à craindre ; « le repos du tzar , disait-on, celui de la patrie » exigent que l'on prononce sans délai sur cette » importante affaire : » en conséquence, les ac- cusés furent déclarés coupables. Il ne s'agissait Exil de

Sylvestre

plus que de déterminer la peine, et le monarque, voulant encore faire preuve de clémence, con- sentit à la mitiger : il exila Sylvestre au monas- tère isolé de Solovetsky, dans une île sauvage de la mer Blanche ; Adascheff reçut la défense de sortir de Fellin , nouvelle conquête à laquelle il avait contribué par ses talens et ses disposi- tions militaires ; la fermeté , le calme de ce grand homme désespérant ses odieux persécu- teurs, il fut renfermé à Dorpat , la fièvre l'emporta au bout de deux mois. A la nouvelle Mdrtd'A-

j . . dascheff.

de sa mort, ses ennemis, ivres de joie , annon- cèrent au tzar que ce traître, succombant à ses remords, s'était empoisonné A jamais

l6 HISTOIRE

t5Go— immortel dans nos annales , l'honneur de son temps et de l'humanité , cet illustre favori parut avec les vertus du tzar et disparut avec elles!... Phénomène étonnant dans ce siècle, il ne sau- rait être expliqué que par cette puissance d'une volonté forte pour le bien, dont l'inspiration divine sait éclairer l'esprit au milieu des ténè- bres de l'ignorance et qui , bien plus sûrement que les lumières de la science , conduit les hommes à la véritable grandeur. Adascheff de- vait quelque aisance à la faveur de Jean ; mais il ne connaissait d'autre luxe que celui de la bienfaisance : il nourrissait les pauvres et soi- gnait dans sa maison un grand nombre d'incu- rables , accomplissant avec zèle les devoirs d'un vrai chrétien et se souvenant toujours des mi- sères humaines. Commcn- Tel fut le commencement d'un mal dont les

cément de , v , , , x T ,

la tyran- suites ne tardèrent pas a se développer. Les deux grands mobiles du règne fortuné de Jean étaient détruits; toutefois, les amis et les principes d'A- dascheff existaient encore. Après avoir con- sommé sa perte, il fallait détruire cet esprit dangereux aux calomniateurs de la vertu , con- traire au souverain lui-même dans ces nouvelles circonstances. On exigea des boyards, ainsi que de tous les seigneurs , le serment d'abandonner

DE RUSSIE. 17

le parti des exiles, et de rester fidèles au tzar. i56o

x . > l56'-

Les uns le prêtèrent avec joie, les autres à re- gret, prévoyant quelles en seraient les consé- quences. Tout ce qui , auparavant, avait passé pour mérite et pour moyen de plaire au souve- rain , devint dès lors condamnable , comme sou- venir d'Adascheff et de Sylvestre. « Eh quoi ! » pleurerez-vous éternellement votre épouse? di- » sait-on à Jean ', vous en trouverez une autre » aussi belle : songez que l'excès du chagrin » peut nuire à votre précieuse santé. Dieu et » votre peuple exigent que _, dans un malheur » terrestre _, vous cherchiez aussi des consola- » tions terrestres. » Jean avait sincèrement ai- mé la tzarine , mais il avait dans le caractère une légèreté incompatible avec les profondes impressions de la douleur. Il écouta sans colère la voix de ses consolateurs , et huit jours après la mort d'Anastasie , le métropolitain , les évé- ques et les boyards lui proposèrent solennelle- ment de chercher une nouvelle épouse. On voit que, dans ce siècle, les convenances n'étaient, point rigoureusement observées. Après avoir distribué aux églises et aux pauvres quelques milliers de roubles en mémoire d'Anastasie, le tzar envoya de riches aumônes à Jérusalem et en Grèce; ensuite il déclara, le 18 août, qu'il Tome IX. 2

l8 HISTOIRE

i56o— était dans l'intention de demander en mariage

i56i. . °

la soeur du roi de Pologne.

Aussitôt le deuil cessa au palais. A de joyeu- ses conversations succédèrent de brillans fes- tins, qui servirent à distraire le monarque. On se disait que le vin réjouit le coeur ; l'antique sobriété devint un sujet de raillerie, et l'on traita le jeûne d'hypocrisie. Bientôt le palais sembla trop resserré pour ces bruyantes assemblées : le jeune tzarévitsch Youri , frère de Jean , et Alexandre, prince de Kazan, furent transférés dans des maisons particulières. Tous les jours on inventait de nouveaux divertissemens, de nouveaux jeux, la gravité , la tempérance, la décence même paraissaient ridicules et dé- placées. Il se trouvait encore un grand nombre de boyards et de seigneurs qui n'avaient pu sou- dainement changer d'usage ; ils assistaient avec un front sévère à ces banquets somptueux, et re- poussaient la coupe en soupirant. On les acca- blait aussitôt de railleries et d'humiliations; on Nouveaux leur versait le vin sur la tête. Parmi les nou-

favoris. . ' .

veaux lavons du tzar on remarquait surtout le boyard Alexis Basmanoff; son fils, Féodor , grand échanson,* les princes Viazemsky et Griaz- noy ; Maluta SkouratoffBelsky, prêts à tout faire pour assouvir leur ambition. Cachés, jusque-là,

DE RUSSIE. IQ

sous le masque de l'honnêteté' dans la foule des jS6o- courtisans ordinaires, ils s'avancèrent alors sur1 Im la scène, et, par la sympathie du mal, ils s'insi- nuèrent dans lame de Jean, qui aimait en eux une certaine légèreté d'esprit , une gaité feinte, un zèle empresse' à exciter , à prévenir ses dé- sirs ; ils oubliaient qu'il est des principes pro- pres à retenir et les princes et leurs courtisans , à modifier les volontés des premiers, à diriger les autres dans l'exécution de ces volontés. Les anciens amis de Jean aimaient le souverain et la vertu : les nouveaux ne songeaient qu'à l'homme et n'en paraissaient que plus aimables. Ils s'en- tendirent avec deux ou trois moines, maîtres de la confiance de Jean , hommes fins et rusés, aux- quels il fut enjoint de rassurer, par une doctrine complaisante, la conscience alarmée du monar- que, et de justifier, pour ainsi dire, par leur présence le désordre de ces bruyans festins. Kourbsky désigne entre autres Levky , archi- mandrite «de Tschoudoff , comme le principal complaisant du tzar. Le sentier du vice est glis- sant! Passionné pour les femmes, échauffé par le vin, Jean oublia la continence; et, en atten- dant la nouvelle épouse qui devait être l'objet d'un amour constant et unique , il se livra au libertinage. Le voile du mystère est transparent

20 HISTOIRE

i56o— pour les faiblesses d'un prince : chacun, frappé de stupeur, se demandait par quelle funeste in- iluence, un monarque, cité jusqu'alors comme un modèle de tempérance et de chasteté, s' abais- sait jusqu'à la dissolution.

Ce malheur bien grand, sans doute, en pro- duisit un plus terrible encore. Les corrupteurs du prince lui faisaient remarquer la tristesse peinte sur la physionomie des respectables boyards: « voilà, disaient-ils, vos ennemis : au » mépris du serinent qu'ils vous ont prêté , ils » vivent à la manière d} jldascheff ; ils sèment » des bruits funestes pour agiter les esprits y ils » regrettent V ancienne insubordination. » Le venin de ces calomnies empoisonna le cœur du tzar, déjà bourrelé par le sentiment de ses er- reurs ; son regard devint sombre , des paroles menaçantes s'échappaient de sa bouche : prêtant aux boyards de coupables intentions , les accu- sant de perfidie, d'un attachement opiniâtre à l'odieuse mémoire de prétendus traîtres , il ré- solut de se venger d'eux, et devint un tyran si épouvantable qu'à peine on en trouverait un

semblable dans les Annales de Tacite! Sans

doute son âme , naguère sensible à la vertu , ne devint pas instantanément féroce : ainsi que le bien, le mal a ses nuances et ses degrés; mais

DE RUSSIE. 21

les annalistes n'ont point sondé son cœur, ils i56o n'ont pu assister à la lutte de la conscience contre de coupables passions ; ils n'ont vu que des ac- tions horribles, et ils nomment la tyrannie de Jean une inexplicable tempête , vomie par les enfers pour troubler et déchirer la Russie.. . .

Cette tyrannie commença par une persécu- tion contre tous les parens d' Adascheff : ils fu- rent privés de leurs biens et relégués dans des régions lointaines. Le peuple déplorait le sort de ces innocens : il maudissait les flatteurs, les nou- veaux conseillers du prince , et le tzar irrité voulut étouffer le mécontentement général par la terreur. Il y avait alors à Moscou une femme de condition, nommée Marie, célèbre par la pratique des vertus chrétiennes, autant que par son amitié pour Adascheff. On l'accusa de haïr le tzar et de vouloir le faire périr par ses en- chantemens : elle fut punie de mort , avec ses p cinq fds et un grand nombre d'autres personnes accusées du même crime; de ce nombre étaient le grand officier Daniel Adascheff, frère d'Alexis, célèbre par ses exploits guerriers, et son fils, âgé de douze ans ; les trois Satin , dont la sœur avait épousé Alexis, et son parent Schischkin, avec sa femme et ses enfans. Le prince Dmitri Obolensky Ovtschinin ,. fils du voïévode de même

suppli

22 HISTOIRE

i5Go— nom, mort prisonnier en Lithuanie, périt pour une parole indiscrète. Offensé de l'orgueil du jeune Basmanoff , favori de Jean, il osa lui dire : « c'est par des actions utiles que nous prouvons » notre dévouement au tzar, et non pas comme )) toi , par les dissolutions de Sodome! » Basma- noff porta ses plaintes au monarque , et celui- ci, transporté de fureur, plongea un poignard dans" le cœur de l'infortuné prince. D'autres rapportent qu'il le fit étouffer (2). Le boyard prince Repnin fut également victime de sa gé- néreuse fermeté. Assistant au palais à une scène scandaleuse , le tzar , ivre d'hydromel , dan- sait avec ses favoris masqués , ce seigneur ne put retenir des larmes de douleur. Jean ayant voulu lui mettre un masque , Repnin l'arrache, le foule aux pieds, et s'écrie : « Convient-il à » un monarque de faire l'histrion ? Quant à » moi, boyard et membre du conseil , je rougi- » rais d'agir comme un insensé! » Le tzar le chassa aussitôt de sa présence , et quelques jours après, le sang de cet homme vertueux, poi- gnardé pendant qu'il priait le Seigneur , arrosa le parvis de l'église. Bientôt on vit accourir de toutes parts des nuées de délateurs , empressés à flatter la malheureuse disposition de l'âme de Jean. Les entretiens secrets dans les familles,

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les épanchemens de l'amitié, devinrent l'objet i56o de soupçonneuses investigations : on étudiait le ' mouvement de la physionomie; on cherchait à deviner le fond de la pensée ; et comme on con- naissait le goût du tzar pour la délation, d'in- fâmes calomniateurs ne rougissaient point de forger des crimes, pour lesquels le juge n'exi- geait aucune preuve authentique. C'est ainsi que, sans aucun motif valable, sans aucune forme de procès , on fit périr le prince Kaschin , mem- bre du conseil , et son frère. Le prince Kour- liateff, ami des AdaschefT, contraint d'abord à prendre l'habit monastique, fut, bientôt après, condamné à mort avec toute sa famille. Le prince Vorotynski, premier seigneur de la cour, il- lustre serviteur du monarque , vainqueur des Kazanais , fut exilé à Bielo-Ozéro avec sa femme, son fds et sa fille. La terreur des barbares de Crimée , le voïévode et boyard Schérémétieff , fut jeté dans un affreux cachot, mis à la ques- tion , chargé de chaînes. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « sont tes tré- » sors ? tu passais pour riche. Mes trésors , » seigneur , lui répond le malheureux boyard à » demi-mort , je les ai envoyés à Jésus-Christ , » mon sauveur, par la main des pauvres. » Il fut élargi , et occupa pendant quelques années

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i56i - encore sa place dans le conseil; enfin il se retira du monde dans le couvent de Bielo-Ozéro; mais cette retraite ne put le mettre à l'abri de la per- sécution. Jean écrivit aux moines pour leur re- procher, comme une insulte à la puissance de leur souverain, les égards dont ils honoraient ce boyard. Nikita Schérémétieff , son frère, membre du conseil d'État et voïévode , couvert de glorieuses blessures, fut étranglé par ordre du monarque.

La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes , dont les progrès croissans de la tyrannie devaient bientôt augmenter le nombre. Le présent annonçait un effrayant avenir! Un tyran ne se corrige jamais : il devient tous les jours plus soupçonneux, plus barbare; car le sang irrite au lieu d'étancher la soif du sang. Cette passion, la plus terrible de toutes, qui conduit à la férocité , confond l'esprit humain et peut être considérée comme une démence , fléau des peuples et des. tyrans eux-mêmes. Il est curieux de voir comment ce prince, jusqu'à la fin de sa vie observateur zélé de la religion chrétienne, tâchait d'en concilier les divins pré- ceptes avec sa cruauté inouie : tantôt il la jus- tifiait sous une apparence d'équité, prétextant

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que tous ceux qui en avaient été les victimes, i56o e'taient des traîtres, des enchanteurs, des enne- mis du Christ et de la Russie; quelquefois il s'accusait humblement devant Dieu et devant les hommes : il s'avouait infâme meurtrier des innocens ,* puis il ordonnait de prier pour eux dans les temples : mais bientôt il se consolait par l'espoir qu'un repentir sincère parviendrait à le sauver, et qu'en déposant le diadème, il deviendrait un jour le modèle des religieux dans le paisible monastère de S. Cyrille à Bielo-Ozéro! Voilà ce que Jean écrivait au prince Kourbsky et aux supérieurs des monastères qu'il affection- nait, irrévocable témoignage que la voix inflexi- ble de la conscience troublait la sombre léthar- gie de son âme, et la préparait au réveil effrayant des tombeaux !

Suspendons le récit des horreurs de la tyran- nie, pour suivre le cours des événemens politi- ques; ici Ton voyait encore briller le génie de Jean IV, tel qu'un rayon de lumière à travers d'épais nuages.

Nos succès dans la guerre de Livonie furent Guerre de couronnes par un coup vigoureux et decisil. En i56o, le tzar fit partir pour Dorpat une nou- velle armée forte de soixante mille hommes d'in- fanterie et de cavalerie, quarante canons de

i56i.

lO HISTOIRE

i56o— siège et cinquante de campagne, commandée par

les voïévodes princes Mstislavsky et Schouïsky; ils avaient ordre positif de s'emparer de Fellin, principale forteresse de la Livonie, s'e'tait renferme Pcx-grand-maître Furstemberg. Les troupes moscovites côtoyèrent lentement l'Em- bach ; la grosse artillerie fut expédiée par eau; et le voïévode prince Barbaschin, à la tête de douze mille hommes de cavalerie légère, se hâta d'occuper le chemin qui menait à la mer, le bruit ayant couru que, pour plus grande sûreté, Fiirstemberg expédiait son riche trésor sur Hab- sal. Barbaschin faisait reposer sa cavalerie ha- rassée, à cinq verstes d'Ermis, lorsque, par la plus grande chaleur du jour, au moment les soldats dormaient à l'ombre, on sonne l'alarme. Cinq cents cavaliers allemands, commandés par le land-maréehal Bell, débusquent d'une forêt voisine et se précipitent, en poussant de grands cris, sur notre paisible camp, qui n'était gardé que par un petit nombre de sentinelles. Les Russes n'ignoraient pas la proximité de l'en- nemi; mais ils ne croyaient pas qu'il hasarde- rait une bataille contre des forces si supérieures. Cette attaque imprévue ne lui donna qu'un avan- tage momentané : après quelques instans de dé- sordre, inséparable d'une surprise, les Russes

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arrêtent les Allemands, ils les attaquent à leur i56o tour, les pressent et les passent au fil de l'épëe, à l'exception du commandant en cher, de onze commandeurs et cent vingt chevaliers, faits pri- sonniers. La perte de tai d'officiers, et surtout celle du maréchal, qu'on appelait le dernier dé- fenseur zélé, le dernier espoir de la Livonie, fut le plus grand malheur pour l'Ordre. Présenté Grandeur

.. , ■. . . , d'âme de

aux voievodes moscovites , ce grand nomme ne Bell, trahit pas la fermeté de son âme; il ne chercha point à cacher sa douleur, mais regardant les généraux russes avec une imposante fierté, il répondit à tout avec franchise, calme et har- diesse. Koursbsky, qui fait l'éloge de son ca- ractère, de ses talens et de son éloquence, nous raconte le trait suivant :

« Tachant d'adoucir par nos égards le sort » cruel de cet homme extraordinaire, nous cau- » sions à table avec lui sur l'histoire de l'Ordre » de Livonie. Lorsque, disait-il ^ le zèle pour » la vraie religion, la vertu , la piété habitaient )) dans nos cœurs, le Très-Haut nous proté- » geait ouvertement; alors , nous ne craignions » ni les Russes , ni les princes Lithuaniens ; y> vous avez entendu parler de cette célèbre et » mémorable bataille contre le terrible Vitovte, » dans laquelle périrent six maîtres de l'Ordre ,

28 HISTOIRE

successivement choisis pour commander nos troupes : tels étaient nos anciens chevaliers! tels furent , cl une époque plus rapprochée , ceux qui soutinrent la guerre contre Jean-le- Grand , aïeul du tàur actuel de Moscovie , et qui combattirent si vaillamment contre votre illustre voïèvode Daniel. Mais depuis que nous avons abandonné Dieu , rejeté les dogmes de la vraie religion pour en adopter une nou- velle , ouvrage de V esprit humain , et faite pour flatter les passions y depuis que nous avons méprisé la pureté des mœurs ; que nous nous sommes plongés dans une odieuse vo- lupté ; depuis que nous marchons sans frein dans la voie de la corruption , le Seigneur a li- vré l' Ordre entre vos mains. Les villes floris- santes , les hautes forteresses , les palais et les châteaux magnifiques , ouvrages de nos ancêtres , les jardins et les vignobles plan- tés par eux , sont tombés sans résistance en i votive pouvoir. Mais pourquoi parler des Russes ? Au moins avez-vous employé le ) glaive ! D'autres {les Polonais) n'ont pas ) tiré l'épée : ils se sont emparés de tout par ) ruse y en nous promettant leur amitié, leur secours, leur protection. Grand Dieu, quelle amitié! Nous sommes dans vos fers, et notre

DE RUSSIE. 29

» chère patrie va périr! Non , ne croyez point r56o

i56i.

» que vous nous ayez vaincus par vos armes : » c'est Dieu qui se sert de vous pour punir des » coupables. A ces mots, il essuya les larmes », qui coulaient de ses yeux, et ajouta avec calme : » Mais je remercie le Tout-Puissant jusque dans » ma captivité ; il est doux de souffrir pour sa » patrie et je ne crains point la mort! Les voïé- » vodes moscovites l'écoutèrent avec autant d'in- » térêt que d'émotion, et l'ayant fait partir pour » Moscou avec les autres prisonniers , ils écri- » virent au tzar dans les termes les plus pres- » sans, pour l'engager à user de clémence en- » vers ce héros vertueux, honoré de l'estime des » Livoniens , capable , par son influence , de » rendre d'importans services à la Russie, et de » porter le grand-maître à la soumission. Mais » Jean, devenu cruel, le fit amener dans son » palais et lui parla avec l'accent de la colère. )) Le généreux captif répondit que la Livonie » ayant l'esclavage en horreur, combattait pour » l'honneur et pour la liberté y que les Russes » faisaient la guerre comme des barbares altê- » rès de sang. » Jean lui fit trancher la tête ! pour un mot injurieux , rapporte l'annaliste, et pour la perfide violation de la trêve. Cepen- dant , ne pouvant refuser une admiration invo-

i5Ga.

3o HISTOIRE

i56o— Ion ta ire à la noble hardiesse de Bell, le tzar envoya quelqu'un pour faire suspendre l'exécu- tion, mais déjà ce grand homme était supplicié ! Aussitôt que les généraux russes eurent formé le sie'ae de Fellin , on commença à battre les mu- railles en brèche, et, dans une seule nuit, la ville fut en feu sur plusieurs points. Les troupes alle- mandes annoncèrent alors à Fùrstemberg qu'elles voulaient capituler. Ce fut en vain que cet illustre vieillard les conjura de ne point trahir l'honneur et le devoir; en vain il leur offrit toutes ses ri- chesses, son or, son argent, pour récompenser leur courage : ces lâches, n'espérant aucun se- cours, ne voulant pas s'exposer à une mort qu'ils regardaient comme certaine, rejetèrent ses pro- positions. Fùrstemberg cédant alors à une fu- neste nécessité , demanda aux Puisses la liberté

Prise de de sortir avec son trésor; mais le conseil des

Fellin- r 1- r

boyards refusa cette condition et répondit que le monarque russe tenait à voir le grand-maître entre ses mains, et que, par clémence, il promet- tait de le traiter favorablement. On ne laissa sortir que les troupes allemandes (le i\ août). Instruit que les soldats avaient brisé les coffres de Fùrstemberg et pillé un grand nombre d'ob- jets précieux, apportés à Fellin par la noblesse livonienne , le prince Mstislavskv leur fit re-

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prendre tout ce qu'ils avaient enlevé, et jus- i5Go qu'à leurs propres effets , de sorte que ces mi- sérables arrivèrent dans un entier dénûment à Riga, Ketler les fit pendre comme traîtres. Les Russes, à leur entrée dans la ville, furent surpris de la lâcheté de l'ennemi, qui aurait pu résister long-temps encore aux efforts des assié- geans, au moyen de trois forteresses en pierre, entourées de fossés profonds, se trouvaient quatre cent cinquante pièces de canons, avec quantité de vivres et munitions de toute espèce. « Cette pusillanimité des allemands , disaient- » ils , est une faveur du ciel pour le monarque » orthodoxe. r> Lorsque les prisonniers furent arrivés à Moscou , Jean donna ordre de les pro- mener dans les rues pour les montrer au peuple. On rapporte que le tzar de Kazan, qui se trou- vait dans la foule des curieux, spectateur de ce triomphe, cracha sur un seigneur allemand, en lui adressant ces mots : « Misérables! vous mé- Paroles

f . du prince

» riiez votre sort; c est